Survivre à la douleur et à l’ignorance
Prologue :
Depuis que j’ai accouché, j’ai compris que nous n’étions pas toutes égales face à un accouchement ni au post-partum qui s’en suit. C’est la vie, c’est ainsi, mais j’ai aussi compris que nous n’étions pas non plus toutes égales face à l’accès et à la qualité de l’accompagnement dont on bénéficie dans cette étape de vie qu’est la maternité. Ce récit, je l’écris pour ne pas oublier le chemin parcouru et pour montrer que quand on y croit, on peut réussir à allaiter son bébé, malgré la douleur, malgré le manque de soutien et les découragements constants que l’on peut recevoir.
Mon début d’allaitement a été éprouvant, tant physiquement que mentalement mais je suis fière aujourd’hui de dire que ça a été l’épreuve la plus difficile mais aussi la plus belle de ma vie.
Je rappelle, évidemment, que chaque femme est libre d’allaiter ou non et que cela ne nous rend pas meilleure maman qu’une autre. Chaque maman fait du mieux qu’elle peut, au quotidien, et c’est déjà largement suffisant.
Ce récit sera très long, c’est voulu, car c’est parfois dans les détails et les petites étincelles que l’on trouve l’espoir et la force de continuer. Dans ce monde, où les contenus sont de plus en plus courts et superficiels, je veux prendre ce temps long, dans un premier temps pour retracer mon histoire, puis pour apporter un témoignage qui, je l’espère, pourra aider un jour comme d’autres témoignages m’ont aidé dans mon parcours.
Voici mon histoire.

Juin – Juillet 2025
Le mercredi 11 juin 2025, à 16h17, je donne naissance à Célène, ma fille, après un accouchement très long et plein de péripéties sur lequel je reviendrais peut-être un autre jour. Nous avons dû être séparés à la naissance pendant un peu plus d’une heure et je n’ai donc pas pu faire tout de suite la fameuse tétée d’accueil, que j’attendais avec beaucoup d’impatience.
Il faut savoir que depuis toujours je me suis dit que j’allaiterais mes futurs enfants. C’était ancré en moi, ça ne m’a jamais traversé l’esprit que je ne le ferais pas et j’ai toujours été entourée de femmes allaitantes. Ma mère m’a allaité pendant deux ans et j’ai vu ma sœur allaiter ses enfants pratiquement deux ans chacun. Je trouvais (et trouve toujours) que c’est un beau (et difficile) cadeau à offrir à ses enfants compte tenu des bénéfices que l’allaitement apporte (autant pour nos bébés que pour nous les mamans).
Après avoir passée un peu plus d’une heure avec son père et lui avoir quasiment transformé le petit doigt en moignon à force de le téter, Célène me rejoint pour faire sa première tétée. Nous apprenions toute les deux cette nouvelle danse qui allait faire partie de notre quotidien. J’en garde un souvenir émouvant, pas tant car c’était la première fois, mais surtout car ça allait être une des rares tétées sans douleur avant plusieurs mois. Car après cette première tétée, je remarque déjà sur mon mamelon droit, une sorte de tâche foncée, qui je le comprendrais plus tard serait le début d’une très grosse crevasse qui allait me mener droit en enfer.
Je ne suis restée que 48h à la maternité, car ce n’était pas prévu que j’y accouche et ce n’était pas non plus mon souhait d’y rester longtemps. Je n’avais qu’une envie c’était de rentrer chez moi. Ces deux jours se sont globalement très bien passés et nous avons été chouchoutés mais il est vrai que très vite les tétées sont devenues extrêmement douloureuses malgré le fait que ces moments étaient aussi chargés d’amour et de douceur.
On ne m’a donné que quelques conseils sur l’allaitement, assez génériques de mon point de vue, me disant surtout de me concentrer sur la position de bébé au sein et de mettre de la lanoline pour les crevasses qui commençaient à apparaître. Malheureusement, ça n’a pas été suffisant et très vite je me suis senti démunie, désemparée, incapable de bien positionner mon bébé car je me disais que la position faisait tout et que c’était de ma faute si j’avais mal et que je n’y arrivais pas. On m’avait clairement fait comprendre que l’allaitement au début ça faisait mal et au bout de ces 48h je me suis faite une raison en me disant que ça irait mieux avec le temps et que je devais passer par là de toute façon. Je précise que je n’adhère pas à ce discours et que si l’allaitement fait mal ce n’est pas normal, c’est qu’il y a certaines choses à revoir et qu’il faut être accompagné par les personnes compétentes (vaste sujet) pour le faire.
Nous rentrons donc à la maison le vendredi 13 juin en fin d’après-midi, prête pour cette nouvelle aventure qui nous attends mais non sans un fond d’inquiétude pour la suite de mon allaitement. J’adorais ces moments avec ma fille mais ils devenaient de plus en plus douloureux. Je découvrais à partir de là cette ambivalence qui allait caractériser de manière très forte les trois premiers mois de cette aventure lactée : à la fois une source d’horreur mêlée à une douceur infinie.
La première nuit à la maison a été un tournant dans la douleur. Ma fille s’est réveillée plusieurs fois dans la nuit pour se nourrir, ce qui est normal, mais plus la nuit avançait plus je me demandais ce que je faisais là, dans le noir, à souffrir autant. Je me sentais submergée de questions et de doutes, de tristesse et d’angoisse. Les heures passaient et je me disais que je ne tiendrais pas la nuit, qu’il fallait bien que tout ça s’arrête. Dès que ma fille commençait à se réveiller et faire des petits bruits de succion (par ailleurs très mignons), je sentais mon corps se raidir et anticiper la douleur à venir. Les larmes commençaient à monter et couler et je réfrénais des sanglots qui n’ont fait que s’entasser ensuite à l’intérieur (avant évidemment d’imploser plus tard). Je tiens tant bien que mal cette nuit-là et au petit matin je dis à Centis que c’était peut-être une mauvaise idée d’être rentrés à la maison aussi tôt (mais en même temps je ne voyais pas en quoi j’aurais pu être plus accompagnée que ce qu’on m’avait déjà partagé comme informations).
La nuit de samedi à dimanche a été identique, mis à part sur le niveau de douleur qui s’est encore accentué. Et la nuit de dimanche à lundi, une seule pensée a fini par m’obséder : je souhaitais mourir pour que tout ça s’arrête. Voilà où j’en étais, presque cinq jours après avoir donné la vie : je souhaitais que la mienne s’arrête. Pour ne plus avoir mal, pour ne plus rien ressentir. Pour être libre.
Certaines personnes liront ce récit et déjà se diront “mais pourquoi ne pas juste arrêter d’allaiter ?”. J’aurais aimé que ce soit aussi simple mais ça ne l’était pas. C’est comme essayer d’expliquer l’inexplicable, pour moi c’était inconcevable d’arrêter mon allaitement et c’était tout, point, pas d’autres options. Je voulais l’allaiter, c’était ma priorité et dans mon esprit noir ou blanc, être là pour l’allaiter ou ne plus être là. C’est horrible mais c’est comme ça, c’était une envie viscérale et inexplicable, très lié au fait que j’avais l’impression d’avoir été privée de mon accouchement et que du coup, j’aurais quoi qu’il en coûte, mon allaitement.
À partir de là, je n’en pouvais plus des douleurs et chaque mise au sein était devenue une torture. Je finis par prendre des “bouts de sein” en silicone pour atténuer les douleurs et permettre à mes mamelons de cicatriser. Spoiler : ça a été un échec. Les douleurs ont effectivement diminué, très intense au début puis plus supportable au fil de la tétée mais je remarquais que les crevasses ne cicatrisaient absolument pas. Ça n’empirait pas mais ça ne cicatrisait pas non plus.
Sur les conseils de ma sage-femme, je louais un tire-lait pour tirer un peu et donner des compléments au biberon à ma fille (qui par chance a tout de suite accepté le biberon). En parallèle de tout ça, elle m’a prescrit une crème à faire préparer en pharmacie pour mes crevasses (je passerais sous silence l’attente interminable de 7 jours pour avoir ma crème).
Évidemment, avant d’avoir une crème spécifique préparée en pharmacie j’avais testé pas mal de choses : lanoline, compresse de lait maternel, glaçons de lait maternel, patch hydrogel, huile de coco, coquillages, gels et crèmes cicatrisants qui vident le compte bancaire et j’en passe…rien n’avait fonctionné. Aucune évolution.
J’ai donc récupéré cette fameuse crème de Newman en pharmacie et j’ai commencé l’application. Et là, surprise, je vois une petite amélioration et me dit que ça y’est j’entrevois la lumière au bout du tunnel. Je me trompais complètement. Certes ça s’améliorait niveau douleur, mais côté cicatrisation, pas d’évolution. Statut Quo.
Je restais donc sur un fonctionnement très simple : je mettais cette crème après les tétées car ça me soulageait quand même un peu et je continuais de mettre les “bouts de sein” pour atténuer la douleur et éviter que les choses s’aggravent. Pendant ce temps-là, je consultais plusieurs fois pour essayer de comprendre ce qu’il se passait, sachant que ça faisait déjà 3 semaines que ça durait mais à chaque fois c’était la même chose : rien en apparence (alors que si je vous montrais les images de ma poitrine vous partiriez en courant), c’est normal d’avoir mal au début, irritation du mamelon, il faut bien positionner le bébé.
Ce mois de juin se termine donc de manière très lourde : toujours énormément de douleurs à la poitrine, un état mental déplorable, une dette de sommeil qui s’allonge sans moyen de pouvoir souffler et me reposer notamment car je devais tirer mon lait très régulièrement. Je ne sortais quasiment jamais, reliée à mon tire-lait ou avec ma fille dans les bras, je préférais rester chez moi pour pouvoir m’effondrer en toute intimité à chaque moment douloureux.
Je démarrais cette nouvelle aventure de mère en étant dévastée, doutant de moi à chaque instant. Ma fille poursuit sa nouvelle vie en même temps que tout ça et continue de téter très régulièrement. Je découvre les tétées groupées, les différentes positions d’allaitement, j’essaie d’y prendre autant de plaisir que possible même si ce n’était pas encore le cas. Je vois ses petits sourires au coin de la bouche, ses petits yeux déjà rieurs et sa petite main qui se pose sur mon sein à chaque tétée. Je me raccroche à chaque tétée à toutes ces petites choses qui me donne la force de continuer, une tétée après l’autre, un jour après l’autre. Je savais, au fond, que je finirais par y arriver. Comment et en combien de temps je ne savais pas mais je continuais. Ma fille continue donc son suivi de naissance et les médecins remarquent assez vite qu’elle ne prend pas de poids. Il faut savoir qu’elle est née avec un super poids mais que presque un mois après la naissance elle avait tout juste repris son poids de naissance et stagnait beaucoup là où sa courbe aurait dû s’envoler. Après chaque tétée, nous lui donnons des compléments de lait tiré au biberon mais ça ne marche pas, ça courbe de poids ne décolle pas. Nous avions vu des ostéopathes et autres spécialistes pour vérifier les freins de langues etc mais on nous disait que tout allait bien de ce côté-là.
Le 15 juillet, notre généraliste, qui suit aussi Célène, décide de nous envoyer à Robert Debré vérifier s’il n’y a pas un problème sous-jacent. Rien à signaler, elle est en très bonne santé, simplement son poids n’augmente pas. On nous redirige donc lors de notre passage vers l’infirmière puériculture pour discuter de l’allaitement (je vous passe ce rdv qui a été horrible pour nous). Elle finit par nous dire qu’elle pense que la présence des “bout de sein” en silicone empêche ma fille de téter correctement. À ce moment-là, c’est le coup de massue pour moi. Ces petits morceaux de silicone étaient la seule chose qui faisait que j’allaitais toujours ma fille. Qui m’aidait à résister à la douleur.
Pas le choix, je les retire alors que mes crevassent n’avaient toujours pas cicatrisée et qu’il n’y avait eu aucune amélioration depuis plus d’un mois.
À partir de là, la courbe de poids de ma fille décolle pendant que moi je descends aux enfers. Mes crevasses s’amplifient encore plus. À ce stade je n’avais presque plus de mamelon, la moindre sensation sur ma poitrine me faisait hurler de douleurs. Je ne pouvais pas m’occuper de ma fille correctement, pas la poser sur moi. Je dépérissais et culpabilisais de ne pas être à la hauteur et surtout de ne pas pouvoir vivre et profiter de ces premiers instants magiques avec ma fille qui je le savais, allaient passer beaucoup trop vite. C’est dans ce contexte que je fête mes 34 ans en juillet, gardant de cette journée beaucoup de joie et d’amour mais aussi beaucoup de douleurs.
Je continue de consulter pour moi, en me disant que je finirais par tomber sur la bonne personne qui réussira à m’aider mais ça ne venait pas. Tout le monde me disait que la priorité était de guérir mes crevasses mais tous les conseils qu’on me donnait ne fonctionnaient pas. La douleur et la fatigue grandissaient, l’espoir de m’en sortir s’amenuisait. Ma soeur, à ce moment-là, me sera d’un immense secours.
Juillet-Août 2025
Les jours passent et rien ne s’améliore, je n’en peux plus je suis à bout. Je vois la fin du mois de juillet approcher et je me dis que cela fera un mois et de demi que j’ai accouché et que tout ne fait qu’empirer.
En désespoir de cause, je continue mes recherches de spécialiste. Je savais que je devrais me battre seule pour m’en sortir, que les réponses j’allais devoir aller les chercher. Je finis par tomber un samedi sur un centre d’allaitement à Paris qui regroupait plusieurs corps de métier : consultante en lactation, ORL et médecin généraliste un peu plus spécialisée dans les pathologies mammaires. Je prends rdv avec une une consultante en lactation pour le lundi après-midi suivant. Deux jours d’attente qui me paraissaient insurmontable mais qui me donnait un objectif. Je passe le weekend à me dire que je me laissais cette dernière carte et qui cela ne donnait rien j’arrêterais l’allaitement. La douleur permanente me fracassait autant mentalement que physiquement et je n’en pouvais plus. Je touchais mes limites, ma santé mentale n’existait plus, j’avais l’impression de perdre pieds par moment et de complétement déconnecter de la réalité. Je commençais à me faire très peur.
Durant ce rendez-vous, je me sens enfin écoutée et non jugée. Ma soeur est près de moi, comme toujours. On me diagnostique des vasospasmes, des crevasses importantes (évidemment) qui ne cicatrisaient pas depuis des semaines mais surtout un frein de langue chez ma fille et une suspicion de mycose mammaire chez moi. Enfin, des pistes étaient envisagées et des solutions étaient proposées.
Il faut savoir que durant ce 2ème mois de post-partum, beaucoup de personnes autour de moi me répétait sans cesse que ce n’était pas grave et que j’avais déjà fait beaucoup (et je savais que c’était le cas), que je pouvais arrêter sans culpabilité. Mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas. C’est dur à comprendre mais c’était plus difficile pour moi d’arrêter et de gérer la culpabilité associée que de continuer à souffrir car je me disais qu’au moins je donnais le meilleur à ma fille. Surtout, je n’avais pas tenu jusque là, souffert autant pour tout arrêter maintenant.
Parfois les discours étaient contradictoires : on me disait un jour d’arrêter et de penser aussi à moi, que j’avais besoin de repos et que ma fille aussi avait besoin de bien manger (ce qui était déjà le cas à ce moment-là puisque les soucis de poids étaient résolus). On me disait que le lait infantile était ma meilleure option. Puis quand j’envisageais l’idée d’arrêter, ces mêmes personnes me disaient que rien n’équivalait au lait maternel et que je devais prendre sur moi jusqu’à ce que mes douleurs disparaissent. Rien de plus efficace pour culpabiliser une jeune mère dans une période d’aussi grande vulnérabilité.
D’autres fois je sentais l’incompréhension de mon entourage qui ne comprenaient pas pourquoi je m’acharnais autant. J’ai moi-même fait partie de ces personnes qui pouvaient juger les mères. Je les trouvais parfois trop sensibles, trop irrationnelles. Depuis que je suis devenue mère, je comprends. J’ai compris que tout cela était inexplicable, viscéral. Je ne pouvais pas arrêter d’allaiter (même si certains jours je clamais le contraire, ces fameuses montagnes russes émotionnelles). Point. Je ne pouvais pas m’arrêter, c’est tout. Tant pis pour ceux qui ne comprenaient pas.
J’ai quand même finit par acheter une boîte de lait infantile (c’était un premier cap dans ma tête), me disant que si jamais je devais le faire, je serais déjà équipée. Nous avons quand même beaucoup de chance car Célène a très vite accepté le biberon et n’a pas fait de confusion sein-tétine (ce qui me faisait horriblement peur et me freinait aussi beaucoup pour passer au lait infantile). Je rangeais cette boîte au fond du placard et me concentrait en attendant sur les pistes évoquées pendant mon rdv au centre d’allaitement.
Le lendemain de ce rdv, nous avons vu un ORL pour sectionner le frein de langue de Célène. Tout s’est très bien passé, nous avons bien été accompagnées toutes les deux (même si très dur pour moi car j’avais l’impression de faire passer mon désir d’allaitement au point de faire pratiquer un acte de chirurgie sur ma fille). Une rééducation d’une dizaine de jours s’en est suivi avec de petits exercices à faire plusieurs fois par jour. En parallèle, je voyais 2 jours plus tard une généraliste spécialisée dans les pathologie mammaire qui m’a effectivement diagnostiqué une candidose mammaire avec un traitement assez contraignant (comprimés + crèmes antibiotique et anti-fongique) à mettre en place et j’étais assez angoissée de faire avaler des médicaments à ma fille mais pas le choix. Je démarre le soir-même et là c’est le drame, je plonge dans un fossé de douleurs les plus intenses que j’ai pu vivre de ma vie (plus intenses que mes contractions d’accouchement c’est pour dire). L’incompréhension me gagne, je doute, je pensais enfin tenir la solution et m’en sortir. J’envisageais enfin un quotidien sans douleur, pouvoir me réveiller le matin et ressentir autre chose que cette douleur écrasante dans la poitrine. Je n’ai jamais été aussi proche de tout arrêter qu’à ce moment-là et je décide de contacter le centre d’allaitement pour comprendre. On me répond qu’il est normal que le traitement accentue les douleurs les 2 premiers jours suivant le démarrage mais que ça redescend très vite ensuite. Je comprends mieux mais je déplore le fait qu’on ne prévienne pas les femmes en amont, la douleur aurait été là mais au moins j’aurais été au courant et je ne me serais pas posé autant de questions.
La douleur commence en effet à baisser légèrement quelques jours plus tard mais ce n’est pas flagrant et entre temps je vis mon premier engorgement (oh on est loin d’avoir fini les aventures d’allaitement). Mon petit frère m’emmène aux urgences de la Pitié Salpêtrière où on me dit de bien faire téter ce sein en priorité et que ça finira par passer. Ça a été le cas. Quelques jours après j’en vis un autre sur l’autre sein, qui lui met plus de temps à passer mais finit par se résorber.
Je comprends maintenant que tellement de femmes arrêtent leur allaitement rapidement. Nous sommes tellement mal accompagnées, tellement mal informées. On nous vend cette vision idéalisée de l’allaitement : naturel, facile, magnifique qu’on en vient à se dire qu’allaiter est inné et que nous pouvons toutes vivre cette aventure incroyable. Oui c’est le cas, mais en partant du principe que nous sommes correctement suivie et informée par des professionnels qui sont compétents et formés. Ils sont rares. Car même certaines consultantes IBCL n’ont pas été capables de me diagnostiquer une candidose mammaire.
Nous sommes laissées à l’abandon, dans nos questionnements et nos douleurs. Mais surtout dans notre culpabilité. On en vient à douter de nous mêmes, de notre capacité à nourrir et nous occuper de notre enfant. J’ai perdu toute confiance en moi ces premiers mois de postpartum. Déconnectée de mon intuition de mère. Je me suis posée milles questions, j’ai été assaillie de mille doutes. J’ai failli arrêter mille fois. Et cela aurait été le cas si je n’avais pas été soutenue par ma soeur. Par cette autre femme, cette autre mère, qui m’a épaulé et écouté pleurer pendant des heures et des heures. Qui a essayé de m’apporter des réponses là où personne n’a pu m’en donner. Parce qu’elle a allaité, pendant tant d’années. Par ce qu’elle a eu les doutes que j’ai eu.
Et je suis aujourd’hui convaincue que nous vivons dans cette société étrange où l’on attend des mères l’impossible : élever nos enfants comme si nous savions déjà tout faire et pouvions tout faire. Il faut un village pour élever un enfant. Ma soeur a été mon village, elle m’a montré, mille fois, comment positionner ma fille, elle m’a écouter mille fois ressasser les mêmes craintes, elle m’a réconforté mille fois quand je pleurais, elle m’a encourager mille fois à continuer si c’était ce que je voulais. Elle m’a répété mille fois que j’étais une mère incroyable qui se battait pour sauver ce qui me tenait à coeur. Elle a été mille fois plus compétentes que plusieurs “spécialistes”, a compris et remarqué des choses que beaucoup de professionnels ont occultés. Ce démarrage a été si dur, elle a été ma bouée de sauvetage, je respirais grâce à elle. Lidia, je sais que tu liras ces lignes. Sache que je t’aime de tout mon coeur. Aujourd’hui, j’en suis sure, tu m’a sauvé d’une situation qui m’aurait fait sombrer si profondément que je ne sais pas si je m’en serais sortie. Si j’ai tenu c’est grâce à toi. Si j’ai pu créer ce lien que je souhaitais tant avec ma fille, c’est grâce à toi.
Il faut une femme qui a allaité pour comprendre une autre femme qui allaite. C’est ma vision des choses, c’est ma vérité. Mais pour moi l’allaitement fait partie de ces choses qu’il faut vivre pour comprendre.
Le traitement aura mis 3 semaines à vraiment agir. 3 semaines encore de doutes et de souffrance à tout questionner chaque jour. Puis un jour, j’ai craqué, je n’en pouvais plus. De la douleur. De cette douleur permanente aux seins. Qui m’empêchait de dormir, de porter ma fille contre moi, de m’habiller, de souffler. Je n’avais qu’une envie, c’était de vivre une journée sans douleur. Une seule journée sans ressentir de douleur. Un rêve. Ce dimanche 3 août 2025, je sors la boîte de lait infantile du placard et je me dis que ça y’est je signe le début de la fin de mon allaitement. Après avoir enduré tout ça, je n’en peux plus, malgré toute la volonté du monde je suis arrivée au bout. J’aurais tenu 1 mois et 22 jours d’allaitement.
Le soir-même on prépare du lait infantile et on en mélange à un biberon de lait maternel. La mort dans l’âme je tend le biberon à mon conjoint pour le donner à ma fille. Quelque chose se brise en moi, comme si j’avais échoué, moi qui voulait tant allaité mon petit amour de fille. On transitionne comme ça sur quelques jours à donner des doses de lait infantile progressivement pour habituer son système digestif et vérifier qu’elle ne fasse pas d’allergie. C’est le début d’une période d’allaitement mixte au sein et au biberon avec du lait infantile.
Ma Célène accepte le lait infantile du premier coup, elle n’a finalement jamais été compliquée côté nourriture et en parallèle continue à prendre le sein avec plaisir quand je suis capable de le lui donner. La section de son frein de langue aura aussi beaucoup aidé, il y a vraiment eu un avant et un après.
S’installe alors un allaitement mixte que je n’avais pas envisagé, moi qui pensait que ce serait soit un allaitement exclusif soit un sevrage anticipé. Je redoutais qu’elle finisse par préféré le biberon mais finalement elle prend les deux et tout finit par bien se profiler pour elle.
Avec mon conjoint on commence à trouver un petit rythme encore fragile, il peut donner un biberon de lait infantile pour que je puisse souffler de temps en temps. Ma culpabilité diminue petit à petit et je me fais à l’idée que le plus important est que Célène puisse avoir tout ce dont elle a besoin que ce soit au sein ou au lait infantile même si je reste évidemment extrêmement attachée à mes tétées avec elle.
À côté de ça, ma mycose guérit doucement et là miracle, moins de douleurs et surtout du plaisir commence à apparaître pendant les tétées, je me surprends à être détendue quand je donne le sein et à profiter des sourires et des regards plein de tendresse que m’offre ma fille. Ce jour-là est une victoire, une guérison intérieure.
À partir de là, je remonte doucement la pente de mon allaitement, je commence à être plus confiante, à y prendre plus de plaisir.
À la fin de ce deuxième mois d’allaitement, autour du 10 août, le manque de sommeil et la fatigue se font sentir plus que jamais mais j’ai l’impression (et avec le recul ce n’était pas qu’une impression) de gagner ma première bataille. Il m’aura fallu deux mois pour y arriver. Enfin. Mais c’était sans compter sur les aléas du post-partum car quelques jours plus tard je sombrais à nouveau.
(Mettre un lien vers la partie 2 du récit)
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